mardi 22 novembre 2011

Un livre sépulture, NOX d'Anne Carson


Anne Carson, Nox, New Directions, 2010.


Anne Carson est une poète, essayiste, traductrice et professeur d'histoire et de littérature classique torontoise. Elle publié une quinzaine d’ouvrages. Nox, sa dernière oeuvre, est la reproduction du journal que Carson a tenu après la mort de son frère mort en 2000, alors qu’elle ne l’avait pas vu depuis 20 ans. Sur la boîte rigide, au gris terne des pierres tombales, une photo et un épitaphe : «When my brother died I made an epitaph for him in the form of a book». À l'intérieur, le livre se déplie en un accordeon de 200 pages, et forme un puzzle touchant sur l'absence, la perte de l'autre et l'impossibilité de recomposer son portrait, à partir de récits biographiques, de poèmes latins, de traductions, d'essais sur la mémoire, de photographies de famille, de lettres, de cartes postales.

Sur les pages de gauche, le poème latin de Catallus, poète romain antique dont le frère est mort à Troy quand Catallus vivait en Italie, est imprimé dans sa langue originelle, puis décortiqué, démantelé, un mot par page pour en analyser le sens. A droite, un fragment de mémoire de la vie de son frère est relatée, en écho au poème. On retrouve aussi les reproductions de cartes postales échangées, de lettres, de photos de la famille, de dessins.

Malgré l'accumulation de détails intimes sur la vie du frère et ses relations avec le reste de la famille, Nox («Nuit» en latin) est moins le portrait d'un frère mort qu'une méditation sur la perte. De par l'absence de son frère, pour s'en souvenir, elle doit se souvenir aussi de ses silences, de ce qu'elle ne pourra jamais savoir de lui. 

Au niveau physique, la forme extérieure évoque, avec la boite, la pierre tombale qui fait défaut au frère, et, avec le livre-accordéon, la continuité d'une vie esquissée. Les photographies ont été découpées pour n'en montrer que les arrières-plans flous, les textes ont été tapés à la machine, photocopiés, pour que l'on garde la trace de la première écriture, intime. Le poème latin retranscrit en première page a été trempé dans le thé pour lui donner une couleur sépia [parce que, dit-elle, «a page with a poem on it is less attractive than a page with a poem on it and some tea satins.»]. Et on a reproduit les pages vierges du carnet original, ou seul l'arrière de deux agrafes apparaissent.


«I finally decided that understanding isn’t what grief is about. Or laments. They’re just about making something beautiful out of the ugly chaos you’re left with when someone dies. You want to make that good. And for me, making it good means making it into an object that’s exciting and beautiful to look at.»

«I wrote the book because when my brother died I hadn’t seen him for twenty-two years, and he was a mystery to me, and he died suddenly in another country, and I had a need to gather up the shards of his story and make it into something containable. So it’s a lament in the sense of an attempt to contain a person after they’re no longer reachable.»


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