mardi 14 mai 2013

Je n'ai aucun contrat avec la vérité, Sophie Calle









« Quand je lui ai parlé de Venise, elle a répliqué: «Quand je pense que je n'y serai pas.» A la même époque, Maud Kristen m'a «vue» à Lourdes. Je ne sais pas si elle avait en tête l'idée d'un miracle pour ma mère.Je me suis dit que je partirais avec ma mère qui n'était pas plus croyante que moi. Mais elle souhaitait voir une dernière fois la montagne et la mer avant de mourir: elle verrait la montagne. Seulement c'était l'hiver et les rares hôtels ouverts étaient peu confortables. Je suis partie seule. Deux jours plus tard, ma mère s'est alitée pour ne plus jamais se relever.J'ai interrompu le projet car je n'étais plus disponible et que la disponibilité était la règle de notre jeu. Je n'avais qu'une idée: être avec ma mère. Je l'ai aussi filmée. Durant près d'une centaine d'heures. Ses dernières heures. Jusqu'à sa mort.»

« Avec son accord?»

«Oui. Je l'ai fait parce que j'avais décidé que je serais avec elle, à côté d'elle, au moment ou elle mourrait. Elle est morte chez elle. On me disait que les mourants profitent souvent d'un moment où vous vous absentez. Moi, je voulais être devant elle à cet instant. Même si je ne la quittais plus il fallait bien que je dorme, que je me nourrisse. J'ai décidé de poser une camera à côté de son lit: je me suis dit que la caméra c'était moi... Si je m'absentais deux minutes, la caméra tournait et j'étais 1à. Ainsi j'ai aussi déplacé l'angoisse. Au lieu de compter les minutes de vie qui restaient à ma mere, je comptais les minutes de cassettes, parce qu'il fallait en changer toutes les heures. J'étais constamment préoccupée par la caméra, à regarder si ça tournait et si... Ce souci m'a aidée.

«Est-ce que ça a aidé votre mère ?»

«Non, je ne pense pas, mais ça ne lui déplaisait pas. Elle savait que j'étais là de toute façon. Pour elle, ça n'avait plus grande importance, enfin je veux dire, il y a un moment où elle était... ailleurs. Mais moi je voulais, si elle disait tout d'un coup quelque chose, une  phrase inattendue, une chose... Je ne voulais  rien manquer. Et pourtant sa mort a été insaisissable, totalement insaisissable. J'ai écrit un texte qui fera partie de l'installation, un texte dans lequel je parle du dernier livre qu'elle a lu, de sa dernière rencontre, de son dernier sourire, de son dernier mot, mais le film montre les onze minutes durant lesquelles je ne sais pas si elle est morte où vivante. Je suis 1à, avec ma cousine, on ne voit plus le souffle, on ne comprend pas si ça y est: si elle est morte. Je mets la main devant sa bouche, sur son cou, je prends 
son pouls, et... je ne sais pas. Je montre ces onze minutes pendant lesquelles on ne sait pas, on cherche, on cherche la mort. Le texte raconte toutes ces dernières fois hormis le dernier souffle. Il est intervenu entre 15 h02 et 15 h 13, mais je ne sais pas quand. Ça s'appelle Pas pu saisir la mort. Ma mère sera donc là  dans le pavillon international. Son «Quand je pense que je n'y serai pas» a dû faire son chemin.»

«Avez-vous des idées obsessionnelles, des rêves récurrents ?» 


« Sophie Calle: Mes funérailles. Un jour, j'ai demandé a un metteur en scène d'en faire une répétition g6n6rale. Je lui ai expliqué que ce serait pour moi le seul moyen de ne plus les imaginer puisque je pourrais les vivre, convier les gens qui, a priori, y assisteraient si je mourais demain. Mon ami n'a pas voulu se prêter à ce jeu.»

«Vous dites la vérité?»

«Je n'ai aucun contrat avec la vérité.»

Source: «Qui êtes-vous Sophie Calle?,  Beaux Arts Mag, no 276, 2007

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