samedi 4 octobre 2014

Les éléments essentiels qui ont marqué sa vie, Boltanski

«Comme un dernier avatar du thème de la vanités dans la tradition chrétienne, le film correspond à la croyance élaborée à la faveur de l'athéisme, selon laquelle on reverrait le film de sa vie au moment de sa mort. Dans un monde sans dieu, une ultime consolation que se fabrique l'être humain pour évider d'affronter le vide absolu. Au lieu de s'inventer un double sous forme de divinité, il est confronté au miroir de sa vie.»










 «C'est à la fois ce qui lie l'auteur à tous les gens de sa génération et en même temps une anti-mémoire, dans la mesure où il ne montre aucun des événements essentiels qui ont marqué sa vie, qui ont forgé son affectivité. comme celle de tout être humain : la petite enfance, le premier amour, la mort des parents, etc.»
Je disgresse à cause de cette phrase. Je n'arrive pas à la lire dans le contexte de l'analyse de l'oeuvre de Boltanski, obsédée par sa forme péremptoire. C'est un piège auquel il est difficile d'échapper, quand on écrit un article ou une critique, de ne pas tomber dans les généralités qu'on aura oublié d'interroger parce qu'elles sonnaient trop bien, là, à la toute fin du paragraphe. Comme de dresser la liste - ajoutons «normale» - «des événements essentiels qui ont marqué une vie», d'user de procédés rhétoriques malhonnêtes, «comme tout être humain». Des expressions que Boltanski aurait pu lui-même choisir comme titre d'un de ses livres, avec le décalage qu'entraîne l'ironie en plus.

Ça me renvoie à tous ces petites moments, dans la rédaction d'un texte, où la forme (ou la paresse) nous ensorcèle et bloque tout esprit critique. À vrai dire, c'est une difficulté que je rencontre dans la rédaction de ma thèse, de réussir à ne pas céder à la tentation de la généralité, de maintenir le doute, la pensée en mouvement. J'ai l'impression que tout mon bagage scolaire m'a appris à affirmer, et que ce mauvais pli revient au moindre relâchement de ma part.

Tout ça me fait penser à la fin d'une entrevue de Catherine Mavrikakis parue dernièrement sur le blogue MaMèreÉtaitHipster. «Non, non, non. Pour moi, c’est fini, les essais universitaires. J’en suis même à un point de ma vie où les articles universitaires sont finis. Parce que ça ne sert à rien. Je veux dire : pour moi. J’ai l’impression de ne pas être lue, et qu’il y a moyen de penser dans des formats différents, des formats qui sont peut-être plus populaires sans être populistes. Il y a moyen de penser ailleurs. Donc pour moi, il y a des choses qui sont finies, comme celles-là. Mais j’y ai cru, j’ai cru qu’il fallait le faire. C’est ma dette : quand on devient professeur, on a une dette et on ne sait pas pourquoi.» J'aimerais moi-aussi avoir écoulé cette dette.

Quant à l'autre question que je pensais poser : cette méfiance envers les liens que peuvent entretenir la parole privée, le documentaire ou l'enquête, et le geste artistique.

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