jeudi 22 juin 2017

Adverse, le jour où j'ai reçu un colis plein de livres noirs

Cet hiver, j'ai reçu un colis rempli de livres de toute taille, couverture noire, surmontée d'une languette de couleur. Je les ai lus lentement, les uns après les autres ; apprécié, chaque fois, l'originalité du travail et l'intégrité de la démarche éditoriale. J'ai pris le parti de ne pas vous parler directement et dans le détail de ces livres. Il vous suffit d'aller sur le site d'Adverse, jeune maison d'édition d'Alexandre Balcaen, qui favorise des esthétiques de BD originales. Je vous encourage à commander ces livres, vous abonner, soutenir une démarche qui prend des risques et cherche à changer le panorama éditorial. Je partage plutôt la réflexion qu'Alexandre Balcaen propose au sujet de la bande dessinée indépendante dans son Manifeste. Son constat a fait écho à mon expérience d’autoédition en tant qu’artiste, et je trouve pertinent de la reprendre sur mon blogue.


Dans son Manifeste, Alexandre Balcaen dresse un portrait de la crise dans laquelle est empêtrée l’édition de bande dessinée indépendante et explique les raisons d’être d’Adverse, la maison d’édition qu’il a créée en 2016. La colère est au cœur de ce petit livre de 40 pages. Colère contre l’uniformité de la nouvelle bande-dessinée qui exclut d’office certaines esthétiques d’auteurs trop marginales ou pas assez narratives. Colère encore plus grande contre les contraintes que les distributeurs et librairies imposent à l’édition.
 
Alexandre Balcaen, Manifeste 
40 pages (texte), 14 x 20.5 cm, 6 €


Aux côtés de cette colère, l’amour des livres se distille ; passion pour les démarches marginales, les prises de risque, les parcours sans compromis. Adverse se nourrit de ces deux compagnons de fortune, comme en témoigne le catalogue, où «la charte graphique du carnet à la couverture vierge noire surmontée d’une vignette imprimée] s’est établie […] loin des canons de l’édition de bande dessinée mais aussi de manière contrainte, tout en préservant une petite série de paramètres modulables, afin que chaque ouvrage bénéficie d’un espace ouvert, nécessaire à valoriser les spécificités de l’auteur.» (p. 37-38.)

Les possibilités qu’offre la publication d’artiste se sont élargies depuis les années 1990 grâce à la démocratisation des outils informatiques de mise en page et à la publication assistée par ordinateur (PAO). Les progrès de l’impression numérique et de la photocopie permettent également de produire des livres à plus faible coût dans des tirages réduits. Rappelons que l’impression offset impose des tirages de 1000 exemplaires et plus pour rentabiliser le coût de production de chaque plaque sur laquelle est déposée l’encre. L’ensemble de ces changements donnent plus de moyens aux artistes et aux auteurs pour leur permettre de « rejeter les formes industrielles d’édition et de développer leurs propres livres artisanaux.» (p. 16) Si bien que le livre d’artiste connaît depuis quelques années un regain important qui rappelle l’engouement des artistes conceptuels et contextuels pour le livre dans les années 60 et 70, au moment où la photocopieuse, la sérigraphie et les autres techniques d’impression sont venues dessiner une nouvelle voie artistique.

Néanmoins, cet engouement n’empêche pas l’autoédition de rester une pratique en marge des institutions. En effet, du côté de l’institution littéraire, l’autoédition permet de s’émanciper des formes classiques de livres, jouer avec le papier, les formats, les plis, la mise en page, etc. Les livres les plus improbables peuvent donc naître de ce non assujettissement aux contraintes commerciales : livres miniatures ou géants, livres en volumes privilégiant la forme courte, petits tirages. De la même manière, cet espace est également propice à « de nouvelles manières de travailler la multiplication des images, leurs frottements avec le texte, les jeux d’agencement, de motifs, l’exploration des rapports au cadre. » Il permet aussi d’explorer des formes qui n’appartiennent pas à un genre précis. Alors que les éditeurs étiquettent les livres qu’ils produisent pour les définir sous la catégorie « roman», «nouvelles», «récit», «autofiction», le livre d’artiste se permet d’explorer des formes multidisciplinaires ou pluridisciplinaires.

Guillaume Chailleux, Fils
40 pages, 13 x 21 cm, 10 €, février 2016




Cette liberté rend la commercialisation du livre d’artiste particulièrement difficile. Leur format hors norme ne correspond pas aux modes de présentation de la plupart des librairies. La difficulté qu’a le lecteur à comprendre de quoi il s’agit nécessiterait que le libraire puisse en parler, expliquer la démarche ou le projet derrière le livre. Si bien que la librairie, qui conserve sa place dans l’imaginaire du lieu incontournable de présentation, de médiation et de circulation du livre, s’avère dans l’ensemble complètement dépassée par ce phénomène. En amont même du problème de la mise en espace de ces livres souvent hors norme, les contraintes que les distributeurs et librairies imposent à l’édition éliminent tout espoir de survie de l’éditeur indépendant ou de l’artiste dans l’espace institutionnel du marché du livre. Il faut savoir, par exemple, que la majorité des librairies ne travaille qu’avec de grands distributeurs. Et quand elles acceptent les livres d’artistes ou d’éditeurs autoreprésentés, elles le font le plus souvent sans prendre de risque grâce au mode de dépôt le plus souvent appliqué : la consignation. L’auteur ou l’éditeur qui dépose son livre en consignation ne sera payé que sur les exemplaires qui auront été vendus, il devra reprendre les autres.

Du côté du milieu artistique, la faible pérennité de certains travaux (soumis à caution par la photocopieuse, par la qualité des papiers et des encres), la production de multiples et d’éditions illimitées, et la difficulté de donner de la visibilité aux livres en dehors de quelques lieux spécialisés limitent les possibilités de transformer ces livres en objet d’art, et donc de les commercialiser.

Françoise Rojare, Mnémopolis (d’après Maurice Roche)
32 pages n&b, 14 x 20,5 cm, 7 €, mai 2016.





Pour toutes ces raisons, l’autoédition est forcée de développer un marché parallèle, par ailleurs très dynamique depuis une décennie, organisé surtout autour de foires et de festivals de microéditions. D’autres avenues sont nécessaires. L’abonnement, la librairie mobile et éphémère (les librairies pop-up), l’échange sont quelques-unes des alternatives existantes pour pallier le manque d’appui des librairies, qui refusent de prendre le risque de faire des achats fermes, et de celui du milieu de l’art qui peine à reconnaître une pratique qui ne produit pas d’objets d’art.

C. de Trogoff, L’Arbre de la connaissance (d’après Henry James)
56 pages en gris sur calque, 19 x 26 cm, 20 €, mai 2016.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire