samedi 29 septembre 2018

Éloge de la paresse, Mladen Stilinovi





Idler // Mladen Stilinović // Un artiste qui n'invente rien


Extrait d’une conversation entre Mladen Stilinović et Ariane Daoust, Zagreb, juin 2009

Mladen Stilinović n’invente rien. À l’ambition de la création et du professionnalisme artistique, il préfère performer la paresse. Alors que dans sa lettre d’amour Stilinović invite l’art à se cacher pour exister librement, dans son « Éloge de la paresse », il affirme qu’il n’y a pas d’art sans paresse. Ainsi, par un travail de décloisonnement mental et par le refus des évidences et des normes établies, Stilinović nous convie à imaginer l’art dans d’autres modalités d’apparition et à le penser en dehors de la productivité, de la performance, de la forme marchande et du succès. Cet artiste, pour qui l’art ne se découvre pas tant dans une œuvre réalisée ni dans une production achevée, remet en question une conception de l’art comme faire et pense un art qui relèverait davantage d’une manière d’être dans le monde.

Ariane Daoust : Êtes-vous paresseux ?

Mladen Stilinović : Oui !

A.D. : Êtes-vous devenu artiste afin de pratiquer librement la paresse ? Votre projet Artist at Work (1978) est-il une critique du rôle de l’artiste dans la société et une démystification de l’idée d’un certain professionnalisme artistique ?

M.S. : Je n’ai jamais eu de stratégie ni d’intention arrêtée par rapport à mon activité en tant qu’artiste. Je vois l’activité artistique comme quelque chose d’« instable ». C’est la liberté de bouger dans toutes les directions qui m’intéresse, la liberté de mouvement dans l’art et la vie.

A.D. : La paresse, thème récurrent dans votre travail, est paradoxalement une paresse active et une manière d’être positive, un « oui » à la vie. À cet égard, vous affirmez être « un nihiliste absurde, mais pas un pessimiste. »

M.S. : Oui, tout à fait. C’est une manière d’être qui donne de l’importance à la paresse et au droit d’exister simplement en tant qu’être.

A.D. : Croyez-vous que les artistes soient fondamentalement paresseux et que pratiquer la paresse soit précisément cette liberté de mouvement qui est inhérente à l’art ?

M.S. : Oui, mais c’est différent à l’Ouest. Les artistes ne sont pas paresseux. Il sont incroyablement occupés à produire, à recueillir de l’argent, à se constituer un réseau de relations, etc. Si un artiste est occupé, cela ne veut pas forcément dire qu’il n’est pas un bon artiste… ou peut-être que oui en un certain sens. Car un artiste très pris, ayant du succès, doit produire beaucoup et donc produire beaucoup de merde. Par conséquent, il ne peut être considéré comme un artiste au sens où la paresse lui est essentielle.

A.D. : Entendez-vous par là que l’art n’a rien à voir avec la production d’œuvres ?

M.S. : Bien sûr. […] Vous savez, il y a tellement de gens qui méprisent Marcel Duchamp uniquement parce qu’ils ont pour projet de produire de l’art et veulent être considérés comme des producteurs d’œuvres d’art.

A.D. : Votre activité en tant qu’artiste consiste à dé-symboliser les signes, afin de les vider de toute leur densité idéologique, comme pour les faire paresser. Dans cette perspective, pourrions-nous dire que votre activité est plus décréative que créative ?

M.S. : Oui. La décréation opère par une profonde analyse des choses. Il s’agit de repenser les images, la rue, les idéologies et tout le reste pour trouver la vérité qui se cache derrière eux. Je finis par les reconnaître pour ce qu’ils sont simplement, c’est-à-dire qu’ils ne sont rien, sans idéologie aucune. Le problème est que l’art est porteur de trop de mots et de trop d’histoires. Je préfère les histoires simples et je persiste à croire que ce qui est très important est de moins en moins, pas de plus en plus.

A.D. : Qu’entendez-vous lorsque vous affirmez que l’art n’est « rien » ?

M.S. : C’est une question délicate. D’abord c’est une question de culture dans laquelle les experts s’attribuent le privilège de décider ce qu’est l’art et ce qui n’en est pas. Mais l’art peut aussi être ailleurs sans toutefois être considéré comme tel. Dans ce cas, l’art n’est rien.

D’autre part, l’art n’est rien parce que c’est une activité sans fin, sans but. Il est très important de comprendre le « rien » et de l’entendre non pas de façon pessimiste mais bien comme une manifestation de la liberté. Liberté au sens de l’art. Si on ne voit pas l’art comme n’étant rien, il devient idéologique et cela n’a pas de sens.

A.D. : Parlez-moi de votre lettre d’amour à l’art où vous l’invitez à se cacher pour pouvoir rester libre. Pourquoi? Et comment s’incarne un art caché ?

M.S. : Je ne sais pas comment il peut s’incarner. Peut-être à travers la vie. J’ai beaucoup de collègues et amis artistes qui pratiquent l’art en posant simplement des gestes ou des actions sans rien documenter. Cet art non documenté permet d’être libre de toute obligation et, bien entendu, cela est aussi une façon particulière de penser la production.

A.D. : Vous vous plaisez à poser et à exacerber des paradoxes. D’où cela vient-il ? Croyez-vous que quelque chose puisse émerger des paradoxes ?

M.S. : Oui, absolument. C’est une façon de me libérer de toutes contraintes et de pouvoir changer de position en toute liberté. Je veux m’amuser.

A.D. : Vous différenciez votre pratique de celle de l’art conceptuel de l’Ouest. À cet égard, Boris Groys propose l’expression « conceptualisme romantique » pour parler de l’art de votre région. Qu’en pensez-vous ?

M.S. : Il s’agit tout simplement d’une autre approche de l’art. L’art conceptuel de l’Ouest renvoie à la raison et à la philosophie alors qu’ici il renvoie aussi à la littérature, à la poésie, au langage du quotidien, aux émotions et à bien d’autres choses encore. Cette différence est culturelle et s’explique par une attitude ou un état d’esprit différent. On ne peut pas dire que l’art conceptuel relève de l’esprit romantique ou de la poésie à l’Ouest. Ces mots sont d’ailleurs détestés parce que les artistes conceptuels à l’Ouest sont froids, rigides et innocents.

A.D. : Selon vous, l’art pourrait-il émerger de l’erreur au sens où, sur le plan étymologique, errare réfère à l’errance ou à la liberté de mouvement ?

M.S. : Absolument. De l’erreur et de la stupidité aussi. Mais stupidement, les artistes ont peur d’être stupides, ils veulent tellement être intelligents.

Source: VOX

mercredi 12 septembre 2018

More Than Two, Micah Lexier

      Micah Lexier, More Than Two (Let It Make Itself), installation view, 2013. Image courtesy of the artist and Birch Contemporary

Pour More Than Two, Micah Lexier a visité des studios d'artistes torontois pendant six mois de recherche. Il en a ramené 221 objets venant de 101 artistes : des oeuvres mais aussi des dessins préparatoires ou des expérimentations scripturales. «I’m calling it sort of like a flea market, in the sense that everything is cheek to jowl, and you as the viewer can pick out the gems. You have the power to say, ‘That’s interesting.’»

Les noms des artistes et les titres des oeuvres ne sont pas sur la table, mais sur un livret à part. Si bien que les oeuvres parlent entre elles et forment un ensemble cohérent. Aussi, ce sont les objets qui parlent, et non la notorité de leurs auteurs. Les contributions d'artistes établis comme Snow, Dean, ou Margaret Priest, cotoient celles de jeunes artistes encore inconnus.

 Micah Lexier, More Than Two (Let It Make Itself), installation view, 2013. Image courtesy of the artist and Birch Contemporary

 Micah Lexier, More Than Two (Let It Make Itself), installation view, 2013. Image courtesy of the artist and Birch Contemporary

Micah Lexier, More Than Two (Let It Make Itself), installation view, 2013. Image courtesy of the artist and Birch Contemporary
Le livre Micah Lexier: One, and Two, and More Than Two présente les images des 221 pièces faites par les 101 artistes, selectionnées et mises en scène par Micah Lexier. 

Micah Lexier, 2013

Sources: artcorejournal,